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Aux sources de mon engagement


A l’occasion de la Journée mondiale de la Femme (8 mars), plusieurs députées socialistes bruxelloises ont présenté leurs coups de cœur qui font bouger la société … au féminin.
Lors de cette soirée, organisée à Molenbeek le 12 mars 2005, j'avais invité ma maman à raconter son histoire et ses combats ... Je vous laisse découvrir son récit :

Très émue par l’invitation de ma fille, je l’ai acceptée, mais je m’interroge: en quoi l’histoire d’une vie très «ordinaire» pourrait-elle vous intéresser? Et puis en y réfléchissant je me suis dit que cela permettrait peut-être aux plus jeunes de mesurer le chemin parcouru.

Situons donc le contexte et plantons le décor:

Née en 1934, je vis mes années d’enfance pendant la seconde guerre mondiale (de 6 à 11 ans) dans un petit village hesbignon.

Papa est un artisan menuisier indépendant, et en même temps, avec l’aide de maman, il cultive un petit lopin de terre et élève quelques animaux (deux vaches, deux moutons, trois cochons, des poules et des lapins). C’est très précieux en cette période de ravitaillement: cela procure de quoi nourrir décemment la grande famille que nous formons avec mes deux frères et les quatre grands-parents qui vivent avec nous.

En 1946, je termine l’école primaire quand maman âgée de presque 40 ans met au monde un troisième garçon, cela me fait trois frères ! Je suis vraiment ravie de m’occuper de mon petit filleul, je l’adore (toujours maintenant d’ailleurs) mais... se trouve de fait dans un état d’épuisement général et, comme je suis la fille, je deviens naturellement, et très spontanément d’ailleurs, l’aide ménagère de la famille.

Je suis très fière à 12-13 ans de savoir (après l’école): lessiver, repasser, changer les langes du petit frère, traire les vaches, ramasser les pommes de terre, etc. Et même peindre les portes et fenêtres fabriquées à l’atelier de papa.

Mon grand frère, de deux ans mon aîné, est exempté de toute corvée et peut tout à loisir jouer et courir dans le village avec ses copains puisque c’est un garçon! Moi-même je trouve cela normal ... c’est bien longtemps plus tard que j’ai réalisé et réagi!

A cette époque, l’enseignement est obligatoire jusqu’à 14 ans, on m’envoie dans une école de filles où existe ce que l’on nomme un 4èmee degré, c’est à dire une 7e et 8e primaire avec quelques cours généraux mais surtout : couture, cuisine, nettoyage, repassage, tricot, broderie.., bref tout ce que doit connaître une parfaite maîtresse de maison puisque c’est exclusivement à cela que je suis destinée.

Heureusement, après la 7ême année, la directrice très consciencieuse signale à mes parents que je perds mon temps et que j’ai le potentiel pour entreprendre des études plus intéressantes. Ils se rendent à ses arguments et je rejoins ma meilleure amie en deuxième année d’une école moyenne «commerciale » où je rattrape sans trop de mal le retard dans certaines matières.

J’obtiens le diplôme de secondaire inférieur et de « sténodactylo » à 14 ans et demi, mais il n’est pas question de poursuivre des études puisque je suis une fille et qu’il y a tant de travail à la maison.

Mon frère aîné « heureusement pour lui » est forcé à poursuivre ses études alors qu’il n’en a pas envie (plus tard mes petits frères le seront aussi), tandis que moi qui en ai tellement envie, je suis amenée à y renoncer.

Moi-même j’ai du mal à comprendre ma soumission de l’époque.... Sans doute, par ignorance et manque d’information (pas de radio ni de télévision, peu de livres disponibles). De plus, nous sommes en milieu rural, et dans mon petit village je suis même une « privilégiée » puisque sur les neuf filles qui terminent l’école primaire avec moi, trois seulement dépasseront ce niveau.

Pendant deux ans, je vais donc travailler à la maison, avec un certain plaisir d’ailleurs car c’est au sein d’une famille heureuse et pleine d’amour.

Comme distraction, j’anime un mouvement de jeunesse, je suis bénévole lors du souper des pensionnés, je lis de bout en bout le journal auquel papa est abonné c’est-à-dire « La Cité » et par conséquent je m’engage et milite à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne.

D’autre part, comme j’aide aussi à tenir les comptes, je réalise progressivement que l’entreprise ne marche pas très bien. Mes parents connaissent de grosses difficultés financières, cachées avec dignité et fierté aux yeux de tous (papa était un excellent artisan, courageux et intelligent mais trop bon et d’une insouciance inouïe, il était donc un gestionnaire assez fantaisiste !).

J’essaye de convaincre mes parents d’abandonner le petit élevage et la petite agriculture qui ne sont vraiment plus rentables et que je les aiderais davantage si je travaillais à l’extérieur. Ils ont à peine accepté ma proposition (du bout des lèvres) que je cherche activement et trouve assez vite un travail d’employée de bureau. Adieu veaux, vaches, cochons....

A 16 ans et demi commence donc ma vie professionnelle et jusqu’à mon mariage à 22 ans, mon salaire est remis intégralement à mes parents; C’est assez habituel à cette époque mais ... les garçons reçoivent de l’argent de poche même s’ils ne travaillent pas encore; les filles pas! Lors des rares sorties, ce sont les parents ou les garçons qui paient !

Parcours professionnel résumé: dactylo d’abord, ensuite comme j’étais plus douée pour les chiffres: employée comptable, mécanographe, aide-comptable, comptable, chef de bureau et pour terminer « controller » d’une entreprise de 45 personnes.

Comme toutes les femmes qui travaillent, j’ai rencontré beaucoup de difficultés à concilier la vie professionnelle avec celle d’épouse et de mère tout en complétant sans cesse une formation limitée au départ. Ce qui m’a été le plus pénible, c’est le sentiment de frustration et de culpabilité ressenti envers mes deux filles dont j’aurais tant aimé m’occuper davantage, surtout quand elles étaient petites. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai tellement de plaisir à « compenser » avec mes six petits-enfants.

Autre souvenir très désagréable: la façon très négative dont la promotion d’une femme était perçue par les collègues (paradoxalement surtout par les femmes), d’autant plus s’il s’agissait d’une fonction généralement occupée par des hommes.

On peut dire que ma formation fut « continue » dans tous les domaines tant au point de vue professionnel qu’au point de vue idéologique.


Pendant dix ans j’ai travaillé dans une entreprise où le patron très paternaliste organisait chaque année pendant la semaine sainte, dans la chapelle de l’usine et pendant les heures de travail, une retraite prêchée par des missionnaires (payés par l’entreprise je suppose). Aucun membre du personnel n’osait s’y soustraire, même le plus mécréant.

Cela se passait dans les années 60/65 et non pas au temps des croisades, c’est à peine croyable et pourtant bien réel! Je suis personnellement croyante et j’étais très pratiquante à cette époque, mais cela m’a beaucoup interpellée.

Les conseils d’entreprise et de sécurité et hygiène devinrent obligatoires et les représentants du personnel élus par les syndicats. Seul, le syndicat chrétien fut représenté car personne n’osait avouer son appartenance au syndicat socialiste et poser sa candidature!

Ce manque de démocratie m’a profondément choquée et, sans doute par réaction, je me suis affiliée au syndicat socialiste et ai milité au SYGECA de Bruxelles jusqu’à la fin de ma carrière.

C’est en effet à Bruxelles, à 38 ans, unilingue et diplômée seulement du secondaire inférieur que j’ai décroché un emploi qui m’a enfin donné l’opportunité de prendre conscience de mes possibilités et de progresser dans ma vie professionnelle.

Si je suis arrivée à un certain résultat professionnel et, en même temps, à fabriquer avec mon mari deux filles pas trop mal réussies, c’est grâce à tout un concours de circonstances.

1. En premier lieu, grâce à la base scolaire acquise, courte certes mais excellente;

2. Au partage équitable des charges (la maman de mon mari, ouvrière agricole saisonnière, avait parfaitement initié son fiston au travaux ménagers - elle était sans doute féministe avant l’heure);
 
3. Grâce à la chance d’avoir tous deux une excellente santé et par conséquent beaucoup d’énergie;

4. Grâce aussi à la joie d’être une maman comblée par ses enfants et au soutien inconditionnel de mon mari ; c’est tellement plus facile d’être volontaire et courageux quand il n’y a pas de problèmes;

5. Et aussi... je l’avoue: au besoin impérieux de prouver que j’en étais capable.

Au cours de toutes mes activités professionnelle, sociales et militantes, j’ai constamment revendiqué l’égalité par rapport aux hommes, avec tous les mêmes droits, mais aussi avec les mêmes devoirs (ce point est parfois oublié me semble-t-il dans certains discours féministes).

Je constate avec plaisir d’énormes progrès dans les mentalités mais je crois qu’il reste néanmoins du chemin à parcourir, notamment au niveau de l’attribution des emplois et aussi des salaires dans le secteur privé.

Pour ma part, je me sens vraiment l’égale des hommes et suis très à l’aise parmi eux; je suis convaincue que c’est avec eux que nous devons lutter pour que tous les hommes et toutes les femmes aient les mêmes chances dans la vie et soient tous EGAUX!

ET MAINTENANT? JE SUIS PENSIONNÉE!

Il y a 11 ans, à peine installée dans ma nouvelle vie de retraitée, je suis interpellée par une amie qui a un fils trisomique. Elle travaille au projet de créer un centre d’Hébergement pour personnes adultes handicapées mentales car un tel établissement fait cruellement défaut dans la région.

Prudemment, j’ai mis le petit doigt dans l’engrenage du bénévolat ...auquel j’étais quelque peu opposée jusqu’alors croyant ainsi privilégier l’emploi.

Ce serait trop long à vous expliquer, une autre fois peut-être, mais sachez seulement qu’à présent, de fil en aiguille... j’en suis arrivée à assumer la Présidence du Conseil d’Administration de I’ASBL Haut Regard qui accueille 11 personnes handicapées mentales en Hébergement et 15 personnes au Centre d’accueil de jour. L’institution est agréée MAIS non subsidiée par l’A.W.I.P. - pour cause d’un moratoire qui n’en finit pas, malgré les listes d’attente et l’angoisse des parents.

Il faut bien se rendre à l’évidence, cette Maison qui existe depuis 11 ans:

1. Fonctionne merveilleusement bien ;
2. Procure du travail à 5 éducateurs spécialisés qui étaient « chômeurs » ;
3. Et surtout contribue à l’épanouissement et à l’intégration des résidents handicapés et au bonheur de leurs parents.

Sans les bénévoles, ce magnifique projet n’existerait pas! Ce n’est pas toujours évident, même très difficile parfois! mais là aussi, mon mari m’aide énormément en organisant les récoltes de fonds (vente de gaufres, concert, marche parrainée, barbecue...) et même pour renforcer l’équipe de bénévoles qui assurent des gardes de nuit.

D’autre part, mon mari étant trésorier de la section locale de l’Association socialiste de la personne handicapée comptant plus ou moins 900 membres, c’est à mon tour de l’aider en réalisant le petit journal bimestriel et lors des multiples activités organisées par la section.

J’oubliais l’Opération 11.11.11 et les campagnes électorales pour lesquelles notre fille nous a embrigadés et auxquelles nous participons avec plaisir.

Nos enfants et nos petits-enfants gardent néanmoins la priorité absolue sur toutes ces activités car, pour moi, la famille est une valeur essentielle!

Bref, c’est la vie que j’ai choisie et que je poursuivrai, en équipe avec mon mari, tant que j’en serai capable car elle me rend heureuse et témoigne qu’on peut toujours être utile et efficace, même à 70 ans!

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